mercredi 10 octobre 2007

L'Angleterre, patrie du libre échange? John V. Nye sur le vin, la bière et la politique économique

John Vincent Nye, professeur d'économie et d'histoire économique à George Mason University, qui a déjà publié un nombre important d'articles sur les politiques douanières française et anglaise, vient de publier (enfin, c'est sorti en juillet...) War, Wine and Taxes: The Political Economy of Anglo-French Trade, 1689-1900. Il y explique que, contrairement à une idée solidement établie, l'Angleterre n'était pas, au 19e siècle, plus libre-échangiste que la France. En comparant des données chiffrées sur les tarifs douaniers des deux pays, il parvient à montrer que l'Angleterre menait une politique douanière plus protectionniste que celle de la France. Le système douanier développé par l'Angleterre tout au long du 18e siècle dressait des barrières tellement élevées vis-à-vis des produits étrangers (et particulièrement des produits français) que même le Free Trade Movement des années 1840 (qui vit la naissance de The Economist) n'a pas baissé les tarifs douaniers anglais au point de les rendre moins élevés que les tarifs français (au moins jusque dans les années 1860-70.) La Grande Bretagne taxait certes moins de produits que la France, mais les quelques produits taxés l'étaient d'avantage que les produits français, et représentaient qui plus est une part considérable du commerce britannique.

La politique protectionniste de la Grande Bretagne au 19e siècle avait entre autres buts de protéger les brasseries anglaises de la concurrence des vins français. Si les vins de qualité supérieure (la boisson des élites) étaient relativement peu taxés, les vins de qualité moyenne (qui auraient fait concurrence à la bière anglaise) étaient eux taxés à des taux prohibitifs.

A noter que depuis quelques décennies, les Anglais se sont mis à boire du vin en grande quantité, rattrapant ainsi leur retard séculaire. Mais les marques laissées par l'histoire sont profondes, et les pubs anglais ne remplaceront pas d'aussitôt leurs fûts de bière par des tonneaux de vin.

C'est aussi que les tarifs douaniers n'expliquent pas tout. S'il est vrai que l'impératif climatique ne s'impose plus à partir du moment où des produits lointains sont accessibles à relativement bas prix, l'héritage culturel pèse tout de même sur les habitudes de consommation. Après tout, la France du Nord a toujours bu plus de bière que de vin.

Si le gouvernement anglais avait abaissé ses tarifs protecteurs, les Anglais ne se seraient pas mis du jour au lendemain à remplacer la bière par le vin. Car enfin la bière est une boisson délicieuse (la Bombardier anglaise, par exemple, est très bonne.)

Je ne voudrais pas laisser croire que le livre de John Nye est un essai sur les mérites comparés de la bière et du vin (qu'il avoue, dans une interview, préférer.) C'est avant tout une étude magistrale d'histoire économique et d'histoire des politiques économiques, domaine trop souvent délaissé par des historiens qui refusent d'apprendre un minimum de langage mathématique, et sont parfois rebutés par l'aridité des sources, et par des économistes qui se concentrent sur la construction de modèles généraux et n'ont que peu d'intérêt pour l'histoire.

Quand à moi, je bois tantôt du vin et tantôt de la bière, mais si j'avais à choisir, je choisirais le vin, sans aucune hésitation.

Une interview de John Nye dans Reason Magazine ici (j'ai trouvé le lien sur Marginalrevolution.com, un excellllllent blog.)

samedi 6 octobre 2007

Jean slim et courbe sigmoïde

Je vis en ce moment à Lyon, sur la presqu'île, dans le deuxième arrondissement. Le quartier est bourgeois. C'est celui des couvents, des écoles privées confessionnelles et de la Faculté Catholiques. Les jeunes gens (je veux dire : de moins de vingt ans) qui prennent d'assault les bars du quartier les vendredis et samedis soirs ont cédé depuis peu en masse à la mode du jean slim, des chaussures derbies et des cheveux mi-longs. Les plus audacieux assortissent le tout d'une cravate noire négligemment noué sur le col ouvert d'une chemise en soie volontairement froissée (mais rentrée dans le jean.)

Ce qui m'intéresse, ce n'est pas l'origine de cette mode (le revival du rock anglais au début du troisième millénaire), mais la manière dont elle s'est répandue. En France, on a commencé à voir des jeunes hommes en slim dès 2006 (la mode équivalente féminine -remplacez les derbies par des ballerines- est peut-être un peu plus ancienne.) Passablement myope et m'intéressant à l'origine relativement peu à la mode masculine, je n'ai repéré le phénomène qu'au printemps 2007, au moment où il est devenu assez répandu (mettons que 5 à 10% des garçons de 16 à 20 ans portaient alors des jeans slim dans les rues de Paris.) La mode du slim homme a ensuite crû de façon exponentielle tout au long du printemps et de l'été. Elle est, en cette rentrée scolaire 2007, au moins dans un quartier comme le deuxième arrondissement de Lyon, devenue la norme.

Mais pourquoi est-ce que je parle de tout ça? Parce que cette évolution (une croissance d'abord lente, puis une vive accélération qui sera probablement suivie d'une stabilisation, et enfin d'un lent déclin -ou d'une nouvelle accélération exponentielle) s'observe presque à chaque fois que l'on considère l'évolution d'un phénomène de mode, et se modélise à l'aide d'une courbe spécifique : la courbe sigmoïde, ou courbe en S, ainsi nommée car... elle a à peu près la forme d'un S.


La fonction sigmoïde a été inventée au milieu du XIXe siècle par le mathématicien belge Pierre François Verhulst, qui cherchait à proposer un modèle rendant compte de l'évolution de la population de la France et de la Belgique (afin de ne pas m'attirer les foudres des mathématiciens, je précise que la fonction sigmoïde est un cas particulier de la fonction logistique. Allez faire un tour sur wikipédia pour plus d'informations...) Outre son utilisation en démographie, la fonction sigmoïde a été également utilisée en économie, en biologie (pour rendre compte de l'évolution des population animales), en épidémiologie, mais aussi en chimie et en géologie (pour rendre compte de l'évolution de la production de pétrole -le fameux pic pétrolier.)

C'est l'utilisation de la courbe sigmoïde dans le domaine des sciences économiques et sociales qui me fascine le plus. De manière générale, lorsque l'on considère l'évolution dans le temps d'un phénomène impliquant une prise de décision individuelle (en toute liberté) de la part d'un nombre important d'individus, on obtient très souvent une courbe de type sigmoïdal, d'autant plus parfaite que le nombre de personnes considéré est important. On observe parfois des sigmoïdes dans les statistiques rendant compte de l'attribution des prénoms en France, année par année (il faut cependant choisir pour cela des prénoms suffisamment donnés.) Les groupes Facebook ont également tendance à croître puis à décroître selon une courbe sigmoïde.

En entreprise, la courbe en S est utilisée pour déterminer le cycle de vie d'un produit, prévoir les évolutions et adapter des stratégies de marketing différentes à chaque étapes du cycle.

Ainsi des décisions individuelles prises (en théorie au moins) en toute liberté sont-elles modélisables par une courbe en S. On peut tenter de comprendre le phénomène intuitivement : à l'origine, quelques personnes seulement portent un jean slim, et le phénomène croît lentement. A un moment donné, on atteint un seuil critique : suffisamment de personnes portent un slim pour qu'on puisse affirmer sans se tromper que c'est cool (mais dit-on encore "cool"?) A partir de ce moment, le phénomène connaît forcément une évolution exponentielle, puisque plus il y a de personnes qui porteront un jean slim, plus ce sera cool de porter un jean slim. Au bout d'un certain temps, on atteint un seuil de saturation (tous les gens susceptibles de porter un slim en portent déjà un.) Le phénomène peut ensuite soit redémarrer et former une nouvelle courbe en S, soit décliner selon une courbe sigmoïde inversée.

On ressent toujours un sentiment de vertige et de peur quand on réalise que nos pauvres décisions individuelles sont modélisables, mathématisables, prévisibles lorsque l'on considère des groupes humains suffisamment importants. Comment? Mais nous sommes pourtant libres!

Personnellement, je me console, à la manière spinoziste, en me disant que la seule véritable expression de la liberté humaine est dans l'effort de compréhension des mécanismes mêmes qui nous en font douter.