mardi 21 juillet 2009

Paul Romer has a plan

Paul Romer (un des plus grands noms dans le champ des théories de la croissance économique) a un plan pour le développement du monde. Il l'expose dans une conférence donnée à la Long Now Foundation, intitulée "A theory of History, with an Application."



Le lien ci-dessus ne propose qu'un extrait de la conférence. Ici pour la vidéo complète (elle dure une heure). Pour ceux dont le temps est précieux (coût d'opportunité prohibitif), je vais essayer de résumer à gros traits ce que dit Romer.

Sur le long terme, la croissance économique (le développement) repose que le progrès technologique et l'innovation. Or le progrès technologique peut être grandement favorisé, ou freiné, par les règles du jeu qui encadrent l'activité économique: les institutions.

En général, les institutions ne naissent pas dans le but de favoriser le développement économique, mais certaines s'avèrent si efficaces pour garantir la croissance qu'elles finissent par être adoptées un peu partout. Dans le modèle que développe Romer, les institutions sont en concurrence un peu comme les entreprises. Pour que la concurrence institutionnelle fonctionne de manière efficace, il faut qu'apparaissent régulièrement de nouveaux entrants. Par le passé, il y a eu des nouveaux entrants, comme les Etats-Unis, pays créé de toutes pièces par la conquête et l'anéantissement des populations indigènes. Aujourd'hui, et l'on ne peut que s'en réjouir et Paul Romer s'en réjouit, il existe un consensus international autour de l'idée que les frontières sont intangibles et les guerres de conquête illégitimes. Il ne peut donc plus y avoir de nouveaux entrants. Comment maintenir une concurrence institutionnelle efficace?

Eh bien la solution, nous dit Paul Romer, serait de faire apparaître artificiellement de nouveaux entrants en permettant à certains territoires d'être administrés par des gouvernements étrangers ou des groupes de gouvernements étrangers. L'exemple qui est à la base de cette idée, c'est Hong Kong, en territoire chinois mais administré par les Britanniques de 1841 à 1997. Paul Romer appelle Hong Kong "the most succesful economic development program in human history". C'est le succès économique de Hong Kong qui a donné au gouvernement chinois l'idée des zones économiques spéciales (Z.E.S.), elles-mêmes à l'origine du formidable développement de la Chine dans les trente dernières années.

Bien sûr, Paul Romer n'envisage le transfert partiel de souveraineté que par consentement mutuel entre deux nations, et non par la force. C'est là que j'ai un problème.

Envisageons que le gouvernement d'une nation accepte de perdre la souveraineté sur un territoire. Pourquoi le ferait-il? Parce qu'il est convaincu que les nouvelles règles du jeu (les institutions) qui seront appliquées sur ce territoire seront un puissant facteur de développement. Si un gouvernement est persuadé que les institutions de son pays fonctionnent mal et que d'autres sont plus souhaitables, et s'il a le crédit politique pour confier un morceau de son territoire à un gouvernement étranger sans entraîner une révolte, alors il a le crédit politique pour changer lui-même les règles du jeu, non? Pourquoi faire appel à une nation étrangère?

En fait, Paul Romer met ici le doigt sur un problème dont on va de plus en plus entendre parler (si la crise, le réchauffement climatique ou la grippe porcine ne nous anéantissent pas tous) au fur et à mesure que certains pays de l'ancien tiers monde se développeront tandis que d'autres resteront très pauvres: la légitimité d'une nouvelle forme de colonisation, car c'est bien de cela qu'il s'agit (même si Romer ne prononce pas une fois le mot.) Avant de s'offusquer devant cette idée, il faut se poser clairement la question: pourquoi n'est-ce pas souhaitable?

Plus certains anciens P.V.D. se développent, plus le mal-développement d'autres parties du monde (particulièrement en Afrique) nous apparaît intolérable et injuste. Si l'on ne croit ni aux théories racistes, ni à l'idée que la pauvreté de certaines parties du monde est directement liée à la richesse des autres parties, il semble évident que le sous-développement est lié à des facteurs de type institutionnels (la violence et la guerre, la corruption, etc.)

Le problème, c'est que pour fonctionner, les institutions doivent être acceptées politiquement et socialement. Le problème, c'est qu'elles ne sont que rarement transposables telles quelles d'une partie du monde à une autre. L'intervention internationale s'avère dans bien des cas contre productive (que ce soit l'aide au développement ou les opérations de maintien de la paix.)

Mais la vision naturaliste du développement institutionnel (il faut attendre que les pays trouvent leurs propres solutions institutionnelles) pose également un problème moral, comme le souligne Paul Romer à la fin de son intervention. Combien de temps faudra-t-il attendre? 50 ans? 100 ans? 1000 ans? Et combien de personnes mourront de mort tragique en attendant?

Bon. Je ne vois vraiment pas comment le projet de Paul Romer pourrait être appliqué concrètement (vous imaginez la France accepter de prêter le Limousin aux Etats-Unis pour une durée d'un siècle?) Sa "théorie de l'histoire" est cependant intellectuellement très stimulante (et c'est un bon exemple de la manière dont les économistes pensent l'histoire sur le long terme.) Donc si vous avez le temps, je vous conseille de regarder la vidéo.

Ou pas.

mercredi 1 avril 2009

Un site sur l'histoire globale

Via Olivier Bouba-Olga, j'apprends qu'il existe désormais un site internet, lancé par la revue Sciences Humaines, consacré à l'histoire globale. Pas beaucoup d'articles pour le moment, mais un de Philippe Norel qui discute l'hégémonie de l'Europe sur le monde du 15e au 20e siècle.

La bibliographie est alléchante. Un de mes lecteurs saurait il m'indiquer par où commencer pour s'initier à l'histoire de la Chine (j'avoue avoir un biais histoire éco)?

samedi 21 mars 2009

A propos du choix rationnel

J'avais promis un billet sur le paradigme du choix rationnel en histoire économique, le voici. Bon. Ça risque d'être un brin jargonno-chiant, je rassure donc les fidèles lecteurs de L.F.E.: le prochain article portera sur l'histoire économique des bars à putes.

L'hypothèse du choix rationnel pose que les acteurs économiques ont des préférences (dont le contenu peut varier: si je préfère ma mort à un échec dans ma vie professionnel,le mon suicide n'est pas irrationnel), fixes, et qu'ils agissent rationnellement en fonction de ces préférences. Cette hypothèse triviale est à la base de la grande majorité des modèles économiques, même si les plus récents envisagent souvent une rationalité limitée (que la limitation soit interne -le cerveau humain n'est capable de traiter qu'un faible nombre de données à la fois- ou externe -je ne dispose pas forcément de toutes les informations.)


A mordre dans le choix rationnel par la question du réalisme psychologique ou de la pertinence philosophique, on ne trouve pas beaucoup de viande. Le choix rationnel n'est en effet pas une interprétation philosophique de la nature humaine. C'est avant tout un outil, une hypothèse permettant de construire des modèles explicatifs et prédictifs. Mais si le choix rationnel est psychologiquement irréaliste et philosophiquement indigent, pourquoi s'évertuer à construire des modèles basés sur cette hypothèse? Si les bases d'un modèle ne tiennent pas, tous le modèle ne s'écroule-t-il pas sur lui même?

La réponse est donnée par Milton Friedman dans un article de 1953, le seul article épistémologique de sa carrière: "The Methodology of Positive Economics." Friedman y justifie l'utilisation en économie d'hypothèses pas forcément très réalistes en faisant appel au principe de parcimonie de Guillaume d'Occam (appelé aussi "rasoir d'Occam"), selon lequel "il ne faut pas utiliser les multiples sans nécessité." Une théorie scientifique est d'autant plus à même de décrire la réalité que le nombre d'hypothèses qu'elle utilise est restreint et que ces hypothèses sont simples. Si l'on veut, par souci de réalisme, éviter d'utiliser l'hypothèse du choix rationnel, on aboutira à des modèles beaucoup plus complexes, utilisant un nombre plus grand d'hypothèses et ayant un pouvoir explicatif et prédicitf plus faible.

Pour dire la même chose autrement, de même que la physique newtonienne part de l'hypothèse irréaliste d'un monde sans frottements, de même l'économie néoclassique part de l'hypothèse irréaliste d'undividus parfaitements rationnels, parfaitement informés, agissant dans des marchés parfaits (même si toutes ces hypothèses ont pu être raffinées depuis.)

On peut comprendre que les économistes désirent construire des modèles prédictifs dans la mesure où l'économie est en grande partie une science tournée vers la pratique gouvernementale. Mais les historiens? Leur rôle n'est-il pas de fournir l'image la plus complète et la plus précise possible du fonctionnement d'une société humaine? Peut-on vraiment pénétrer la chair vivante de l'histoire en utilisant des modèles simplificateurs?

L'avantage de modèles basés sur le choix rationnel est qu'ils offrent des scénarios explicatifs facilement vérifiables en confrontant les prédictions du modèle aux données issues des archives.

Mais une autre question se pose quand on fait de l'histoire: le choix rationnel est-il une hypothèse valable en tous temps et en tous lieux? Pour un certain nombre de penseurs des sciences sociales, au premier rang desquels Max Weber, la rationalité économique est une construction culturelle, correspondant à un moment précis de l'histoire des hommes. C'est aussi la thèse de Karl Polanyi, économiste hongrois influencé par le marxisme. Pour ce dernier, l'économie est encastrée (embedded) dans un contexte culturel et social. La Révolution industrielle a désencastré l'économie et la société et a vu le marché conquérir de plus en plus d'éléments de la société (la terre, le travail, l'argent.) Cette transformation est sociale avant d'être économique. L'anticapitalisme de Polanyi est romantique: le capitalisme a remplacé des rapports d'échange fondés sur des normes sociales (réciprocité de l'échange, principe de redistribution) par des rapports fondés sur le calcul de l'intérêt personnel.

Cette thèse (les lois économiques sont le reflet de normes socio-culturelles, le marché est une construction récente), dans sa version polanyienne ou dans d'autres versions, est aujourd'hui partagée par bon nombre d'historiens. Pourtant, un certain nombre de travaux d'histoire économique tendent à montrer que la rationalité économique est bien plus répandue que ce que pensait Polanyi. En se fondant notamment sur la théorie des jeux et l'économie institutionnaliste, on peut expliquer par le choix rationnel des comportements qui passaient autrefois pour irrationnels et qu'on expliquait par des éléments d'ordre purement culturel.

Par exemple, la notion d'aversion au risque (certains individus ne maximisent pas leurs profits, ils minimisent les risques) permet d'expliquer le comportement économique des paysans des sociétés pré-industrielles, qui accordent plus de valeur à leur survie qu'à leur enrichissement.

Se servir du choix rationnel comme outil ne signifie pas qu'on adhère à la vision d'individus construisant des institutions sociales par des choix rationnels libres et conscients. Ca ne signifie pas qu'on adhère à la vision d'un déploiement dans l'histoire d'une rationalité vue comme l'achèvement d'une nature humaine idéale. La comparaison avec l'évolution des espèces est, je crois, pertinente.

Pourquoi les oiseaux ont-ils des ailes? Parce qu'à un (ou plusieurs) moments une (ou des) mutations génétiques ont eu lieu. La sélection naturelle a favorisé les individus porteurs d'ailes parce que le fait de pouvoir voler permettait d'échapper aux prédateurs. Pourtant, il n'est pas faux de décrire l'anatomie des oiseaux en termes fonctionnels. Les ailes des oiseaux servent effectivement à voler. Il n'est pas non plus erroné de décrire le corps humain en des termes fonctionnels (l'intestin sert à digérer les aliments, le coeur à assurer la circulation du sang dans les veines...)

Il en va de même pour les institutions humaines. Peu importe qu'elles trouvent ou non leur origine dans un choix rationnel conscient, on peut toujours les expliquer selon la perspective de la rationalité et, en faisant cela, on les comprend mieux et on comprend mieux leurs évolutions et leur éventuelle disparition. On évite aussi de tomber dans le travers de la primauté du culturel qui, en expliquant tout par le contexte culturel, finit par tourner en rond et ne plus expliquer grand chose.


EDIT: allez jeter un oeil à cet article de Raymond Boudon sur le choix rationnel et l'individualisme méthodologique.

jeudi 12 février 2009

De Darwin, de l'évolution et de l'histoire

Aujourd'hui, Charles Darwin aurait 200 ans. Sa vie, qui mêle à la fois la passion de la science, un long voyage sur un bateau et le confort suranné de la gentilhommerie victorienne, m'apparaît parfois comme un modèle (quand je ne prend par pour modèle la vie d'Alexandre le Grand.)

Il y a en ce moment au musée d'histoire naturelle de Londres une exposition sur cet illustre homme de science, que je n'ai pas encore visitée malgré ma grande envie de le faire car je deviens de plus en plus velléitaire.



Les théories de l'évolution et de la sélection naturelle font partie de ces révolutions scientifiques qui, comme la révolution copernicienne, ont profondément bouleversé le cadre des représentations que l'homme se fait de lui-même. Il n'est donc pas anormal qu'une telle révolution ait eu, et ait encore, des conséquences sur les sciences sociales. Un article fait ici le point sur le rapport entre Darwin et les économistes.

Qu'en est-il du rapport de l'histoire au darwinisme? Peu d'historiens aujourd'hui se réclament de la théorie de l'évolution. On peut comprendre que le souvenir des théories de l'eugénisme et du darwinisme social ait vacciné historiens et sociologues contre tout recours aux théories darwiniennes. On peut aussi se demander s'il est vraiment pertinent de s'inspirer de Darwin pour faire de l'histoire. Ce n'est pas parce qu'une révolution scientifique bouleverse un domaine particulier des sciences qu'elle doit les influencer toutes. Ce serait comme dire que la physique newtonienne a profondément bouleversé, je ne sais pas moi, l'économie! (oups... exemple mal choisi.)

L'évolution étant a priori un phénomène de très, très long terme, et l'histoire ne s'intéressant à l'homme que depuis l'apparition de l'écriture (soit il y a environ cinq millénaires), il est plutôt censé de considérer que l'historien n'a pas à utiliser les théories de l'évolution. Et pourtant, Darwin peut parfois aider à faire de l'histoire.

Une première approche consiste à utiliser la méthode de Darwin en l'appliquant non pas aux hommes, mais à leurs institutions. Il existerait un processus de sélection naturelle des institutions humaines. Vous en apprendrez beaucoup plus ici.

Les historiens qui s'intéressent à l'histoire des maladies et des grandes épidémies prennent largement en compte les mutations génétiques, et donc l'évolution, pour expliquer la résistance de différents groupes humains à différentes maladies et les chocs épidémiologiques qui en ont découlé. Le choc épidémiologique le plus fameux et sûrement le plus meurtrier de l'histoire de l'homme est la quasi extinction d'une grande partie des peuples d'Amérique à la suite de sa découverte par les Européens en 1492. Si le travail forcé explique un certain nombre de décès, ce sont des épidémies de variole, de typhus, de grippe et de rougeole qui tuèrent 95 à 98% de la population indigène des Amériques. Il faut lire à ce sujet, et plus généralement sur les liens entre histoire naturelle et histoire de l'homme sur la très longue durée, l'excellent Guns, Germs and Steel de Jared Diamonds.

On peut aussi mentionner la mutation génétique intervenue il y a environ 5000 ans (soit très récemment à l'échelle de l'histoire naturelle de l'homme) et qui est à l'origine de la plus grande tolérance au lactose des population d'éleveurs d'Europe du Nord.

Peut-on aller plus loin? Peut-on expliquer par la sélection naturelle des traits humains autres que la résistance à certaines maladie ou la tolérance au lactose, et ce sans tomber dans le darwinisme social à la Herbert Spencer?

Il y a un peu plus d'un an est paru un livre qui a fait grand bruit: A Farewell to Alms. Dans ce livre, l'historien de l'économie Gregory Clark tentait d'expliquer la révolution industrielle anglaise par un processus évoquant en partie la sélection naturelle. L'idée de son livre est la suivante: un certain nombre de valeurs nécesaires au développement d'une économie capitaliste (goût de la richesse, goût du travail, goût de l'épargne) ont été transmises dans la société anglaise par le biais d'une mobilité sociale descendante (downward social mobility.) Etudiant la société anglaise (et notamment un grand nombre de testaments) entre 1200 et 1800, Clark s'est aperçu que la descendance des riches était en moyenne beaucoup plus importante que celle des pauvres, provoquant ce phénomène de mobilité sociale descendante. Il en conclut que "la population anglaise de l'époque moderne descendait en grande partie des classes supérieures du Moyen Age." Ces classes supérieures auraient transmis à leur descendance les valeur et les compétences nécessaires au développement d'une économie capitaliste. Je schématise à gros traits.

Comment ces valeurs furent-elles transmises? Par un processus socio-culturel de type reproduction sociale, ou par un facteur génétique? Gregory Clark ne tranche pas, même s'il semble prendre l'explication génétique au sérieux: "il est possible que le triomphe du capitalisme dans le monde moderne repose autant dans nos gènes que dans l'idéologie ou la rationalité."

J'avoue ne pas beaucoup croire à cette explication. L'histoire du monde fourmille d'exemples de peuples adoptant en un temps recors des institutions, des valeurs et des idées venues d'ailleurs et se les appropriant pleinement, sans qu'on puisse trouver d'explication génétique. Mais peut-être ce rejet des explication génétiques n'est-il que la preuve que je suis idéologiquement prisonnier de ce drôle de concept, l'homme.

mardi 11 novembre 2008

En dépit de ces souvenirs cons comme mes morts, des flammes qu'on ranime aux momuments aux morts

Je ne comprends pas bien la polémique ouverte par André Kaspi sur le nombre de commémorations en France (elles seraient trop nombreuses.) Tant qu'on institue pas de jour férié supplémentaire, ça ne coûte vraiment pas grand chose, ça fait plaisir aux associations et ça produit des articles à thématique historique dans les journaux. Je ne vois pas où est le mal.

Bien sûr, je comprend l'argument selon lequel on adoucit la puissance de chaque commémoration par l'augmentation de leur nombre (il y aurait donc une théorie quantitative de la mémoire comme il y a une théorie quantitative de la monnaie.) Mais je trouve un peu naïf l'idée que de belles commémorations vont construire un sentiment national fort. Il me semble que la causalité est inverse: l'intérêt pour les commémorations dépend de l'intérêt du public pour l'histoire nationale. Et puis on peut très bien aller au bal des pompiers le 14 juillet parce que la bière est bon marché et les filles nombreuses (elles viennent pour les pompiers et repartent avec un mec normal), sans rien savoir de la Révolution Française.

Ça me fait aussi un peu de peine de voir le rôle des historiens circonscrit à la préservation de la mémoire nationale et à la construction de l'identité nationale. Ça limite un peu leur boulot à compter les morts de l'histoire et à émouvoir le public sur le sacrifice de nos ancêtres. Je sais bien que la mémoire, ce n'est pas seulement l'émotion, c'est aussi comprendre, etc. Mais j'ai bien peut que l'histoire dans ce pays ne devienne exclusivement l'histoire des grands événements douloureux du passé, et qui plus est une histoire exclusivement nationale (ou européenne quand la Commission crache les subventions.)

Je préfère de loin à la vision de l'historien grand prêtre du souvenir celle de l'historien marchand de savoir qui vend des connaissances à ceux que ça intéresse (et la demande existe et ne faiblit pas), ou tout simplement celle de l'historien-professeur qui apprend à ses élèves à réfléchir sur des causalités et à interpréter des données, qui est payé pour les rendre plus intelligents, pas plus patriotes ou plus sensibles.

Le problème quand on fait, par exemple, de l'histoire économique, c'est qu'il n'y a pas de journée nationale de commémoration de la Grande Dépression, encore moins de commémoration de la révolution du chemin de fer ou de la construction du système bancaire. Heureusement qu'il y a encore des récessions pour faire parler les historiens sur la crise de 1929.

Et en parlant de commémoration, au Royaume Uni, la commémoration du 11 novembre a une autre gueule. Pendant la mois qui précède le 11 novembre, certaines personnes portent un coquelicot rouge à la boutonnière en souvenir des morts de la Première Guerre Mondiale (et aussi des autres guerres je crois.) Dans le métro à Londres, je dirais que bien 10% des voyageurs, de tous âges, portent le coquelicot. Ça a une certaine classe, d'autant que c'est une manière de se souvenir dans laquelle l'ampleur de la commémoration dépend de l'agrégation de tous les choix individuels (je porte un coquelicot cette année ou pas?) En plus, je crois qu'on peut donner la signification qu'on veut à son œillet (le "plus jamais ça" pacifiste comme le "souvenons-nous de nos héros" patriotique.)


Bref, de la supériorité de la perfide Albion sur la France.

mercredi 5 novembre 2008

Correctif sur les Trente Glorieuses

A propos du post précédent, un fidèle lecteur de LFE fait la réflexion suivante:
Je ne suis pas d'accord sur le fait que les taux de croissance des trente glorieuses découlent de la reconstruction. Le top de la croissance, c'est les années 60 en France, or la reconstruction du pays s'est achevée a peu près à la fin des années 50.
Je suis très heureux de ce commentaire, car en relisant le post, il m'est apparu qu'il était effectivement assez inconsistant.

En effet, le PIB par habitant croît plus vite dans les années 60 que dans les années 50: 4,4% par an contre 3,6%, en utilisant les tables d'Angus Maddison (qui donnent la population, le PIB et le PIB par habitant d'à peu près tous les pays du monde en dollars internationaux constants de 1990, de l'an 1 à nos jours!)

En effet, la croissance des Trente Glorieuses n'est pas uniquement due à la reconstruction. Il existe quantité d'autres facteurs (libéralisation des échanges dans le cadre du GATT, puis de la CEE, modernisation agricole, baby boom, etc.) Le plus marquant de ces facteurs est le rattrapage technologique vis-à-vis des Etats-Unis.

L'après-guerre est une période pendant laquelle l'Europe adopte, en un laps de temps très court, un certain nombre d'innovations venues pour la plupart des Etats-Unis. Dans la mesure où elles viennent d'ailleurs, les constructeurs n'ont pas à payer le coût lié à la recherche développement et à la mise sur le marché de ces innovations. Un grand nombre d'innovations sont adoptées en un temps record (télévision, automobile, aspirateur, machine à laver...) On a là un phénomène comparable à ce qui se passe en ce moment dans les pays émergents.

Prenez une île déserte. Installez-y, sous la contrainte s'il le faut, une centaine de milliers de Français. Donnez leur la notice de fabrication de tout ce qui se fabrique en France. Donnez leur les institutions permettant d'accumuler du capital, donnez leurs les institutions permettant d'accroître le niveau de qualification des habitants. Vous aurez des taux de croissance record, jusqu'à ce que l'île autrefois déserte en arrive au même niveau de développement que la France. A partir de ce moment, les taux de croissance ne devraient pas différer beaucoup entre la France et le nouveau pays.

Si donc le rattrapage technologique entraîne des taux de croissance du PIB supérieurs à ceux des pays qui ont déjà adopté ces technologies, cela veut dire que sur le long terme, il n'y a pas d'obstacle à ce que le niveau de vie converge dans tous les les pays du monde (ce qui n'est pas une mauvaise nouvelle.)

Sur le long terme, l'unique moteur de la croissance économique est l'innovation technologique. La question qui se pose alors est de savoir quelles politiques sont les plus à même de favoriser le développement technologique (comment allouer le capital disponible aux innovations les plus intéressantes et les plus à même d'être rapidement mises au point et mises sur le marché.)

Je maintiens cependant ce que j'ai dit: il ne sert à rien de fantasmer sur les taux de croissance formidables des Trente Glorieuses, et je ne pense pas qu'il soit très honnête de se servir de cet argument pour avancer la supériorité du modèle économique des années de l'après guerre (il n'est bien sûr pas interdit d'utiliser d'autres arguments.)

Des taux de croissance du PIB par habitant tournant autour de 2% par an ne veulent pas dire qu'un pays est en mauvaise santé économique. C'est la moyenne annuelle observée aux Etats-Unis et en Europe au cours des deux derniers siècles. 2% de croissance annuelle du PIB par tête, ça veut dire que le niveau de vie double tous les 35 ans, ce qui n'est pas mal.

Post scriptum: Barack Obama a gagné l'élection présidentielle américaine! Tout blog digne de ce nom se doit de faire un commentaire. Je n'ai cependant pas réussi à accoucher d'un article suffisamment lyrique (le net et la presse en sont plein, le manque passera sans doute inaperçu.) J'avais pourtant trouvé un titre, bien pourri : "Obama casse la baraque (au bas mot.)"

mardi 28 octobre 2008

Nostalgie des Trente Glorieuses

On voit émerger en ce moment, à travers certaines interviews, certains articles dans les journaux, une vulgate de l'histoire économique des soixante dernières années qu'on pourrait résumer ainsi: au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les gouvernements européens contrôlaient l'économie, la croissance était à 5% par an, le chômage quasiment inexistant. Puis (les chocs pétroliers, les désordres monétaires et le productivity slowdown des années 1970 sont mis entre parenthèses pour les besoins de la démonstration) Milton Friedman (qu'il faudrait traduire devant le TPI s'il n'était pas déjà mort) et sa clique sont parvenus à convaincre tous les gouvernements du monde que la solution était le néolibéralisme. Ensuite: chômage de masse, pauvreté, inégalités croissantes, jusqu'à ce que la finance folle provoque d'elle-même l'explosion (ou l'implosion) du système. A partir de ce moment-là: prise de conscience, et retour à l'Etat.

Dans cette vision mythique de l'histoire du second vingtième siècle, les Trente Glorieuses jouent un rôle majeur, en tant qu'âge d'or. Cela fait à vrai dire déjà un certain temps qu'elles sont devenues un point de repère mythique dans l'imaginaire collectif français (depuis que Jean Fourastié a inventé le terme en 1979.)

On associe assez volontiers, et de plus en plus, la forte croissance et le plein emploi des décennies d'après guerre à l'Etat Providence et aux politiques keynésiennes. De cet âge d'or, on se serait éloigné pour des raisons essentiellement idéologiques. On y reviendrait aujourd'hui, crise économique aidant.

Cette vision pose un grand nombre de problèmes, et il faudra des générations entières d'historiens pour démêler le mythe de la réalité. J'aimerais juste revenir sur deux points:

1/Il faut cesser de fantasmer sur les formidables taux de croissance des Trente Glorieuses, dans la mesure où ils sont en grande partie dûs à la reconstruction. Si vous détruisez les infrastructures d'un pays au moyen d'une guerre mondiale, les nécessités de la reconstruction vont entraîner une croissance importante du PIB. Mais au final, le pays en question s'est rapidement appauvri pour s'enrichir rapidement: il n'y a pas plus de richesses qui ont été créées que si le pays avait connu un taux de croissance régulier et soutenu. Voir sur ce sujet le célèbre sophisme de la vitre brisée, démonté par Frédéric Bastiat.

Vous me direz, et vous aurez raison, il y a un biais dans ton raisonnement! Et de taille! C'est que tu raisonnes en terme de richesse nationale, sans penser à sa répartition. En effet, le capital qui a été détruit n'était pas également réparti à travers la population, alors que le plein emploi et la hausse des salaires réels qu'entraîne la reconstruction profitent en premier lieu aux catégories les plus modestes de la population. Donc le couple guerre-reconstruction fonctionne sur le long terme comme un formidable redistributeur de richesses. Est-ce à dire qu'il faut de nouveau mettre l'Europe à feu et à sang? Il doit y avoir d'autres moyens. Une récession majeure par exemple.

2/ Il faut cesser de fantasmer sur le keynésianisme. Il faut d'abord se poser la question suivante: l'Etat Providence (si tant est que ce soit la même chose que le keynésianisme) est-il la cause des forts taux de croissance des Trente Glorieuses? Je crois plutôt qu'Etat Providence et Trente Glorieuses sont deux effets d'une même cause: les défis de l'après guerre et la nécessité de la reconstruction. Quand A cause B et A cause C, on conclut souvent à tort que B cause C. Cependant, les politiques keynésiennes n'ont pas été abandonnées sous l'effet de la conjuration d'une quelconque clique néolibérale, mais bien parce que les gouvernements ne parvenaient plus à faire face aux nombreux problèmes auxquels ont dû faire face les économies européennes dans les années 1970.

Il faudrait aussi veiller à ne pas confondre keynésianisme et redistribution des richesses. L'idée de Keynes est que, sur le court terme, l'Etat peut relancer la croissance en relançant la consommation. C'est tout. Il n'est pas question là dedans de justice sociale ou de redistribution des richesses. Dans les décennies suivant la Seconde Guerre Mondiale, la gauche non communiste s'est emparée de Keynes et a fait du keynésianisme quelque chose d'idéologique parce qu'elle avait besoin d'une idéologie se situant entre le libéralisme et le communisme.

La citation suivante de Keynes à propos du communisme montrera qu'il n'était pas spécialement ce qu'on appellerait aujourd'hui un homme de gauche:
"Comment puis-je accepter une doctrine qui érige en bible, par-dessus toute critique, un manuel scolaire désuet que je sais être non seulement scientifiquement faux, mais aussi sans intérêt et sans pertinence pour le monde moderne? Comment puis-je adopter un credo qui, préférant la vase au poisson, élève le rustre prolétariat au dessus de la bourgeoisie et de l'intelligentsia qui, malgré tous leurs défauts, sont le sel de la vie et portent certainement en elles les graines de toute réalisation humaine? Quand bien même nous aurions besoin d'une religion, comment peut-on la trouver dans les immondices honteuses de la librairie rouge? Il est difficile pour un fils de l'Europe occidentale, éduqué, convenable, intelligent, de trouver là son idéal, à moins d'avoir souffert d'un processus étrange et hideux de conversion ayant modifié toutes ses valeurs." (Dans Essays in Persuasion, 1931.)
Si vous vous demandiez ce que c'est que l'esprit bourgeois...

Pour conclure, il faudrait en finir avec la dichotomie Etat/pas Etat. L'Etat n'a jamais disparu. Il n'est pas prêt de disparaître. Le marché est né et s'est développé en son sein. C'est l'Etat qui fixe les règles du jeu qui permetten au marché de fonctionner. La grille de lecture Etat/pas Etat, si populaire en ce moment, me semble loin d'être la plus performante pour analyser les problèmes politiques et économiques qui se posent. Mais vu comme c'est parti, on risque d'en avoir encore pour lontemps.