Le lien ci-dessus ne propose qu'un extrait de la conférence. Ici pour la vidéo complète (elle dure une heure). Pour ceux dont le temps est précieux (coût d'opportunité prohibitif), je vais essayer de résumer à gros traits ce que dit Romer.
Sur le long terme, la croissance économique (le développement) repose que le progrès technologique et l'innovation. Or le progrès technologique peut être grandement favorisé, ou freiné, par les règles du jeu qui encadrent l'activité économique: les institutions.
En général, les institutions ne naissent pas dans le but de favoriser le développement économique, mais certaines s'avèrent si efficaces pour garantir la croissance qu'elles finissent par être adoptées un peu partout. Dans le modèle que développe Romer, les institutions sont en concurrence un peu comme les entreprises. Pour que la concurrence institutionnelle fonctionne de manière efficace, il faut qu'apparaissent régulièrement de nouveaux entrants. Par le passé, il y a eu des nouveaux entrants, comme les Etats-Unis, pays créé de toutes pièces par la conquête et l'anéantissement des populations indigènes. Aujourd'hui, et l'on ne peut que s'en réjouir et Paul Romer s'en réjouit, il existe un consensus international autour de l'idée que les frontières sont intangibles et les guerres de conquête illégitimes. Il ne peut donc plus y avoir de nouveaux entrants. Comment maintenir une concurrence institutionnelle efficace?
Eh bien la solution, nous dit Paul Romer, serait de faire apparaître artificiellement de nouveaux entrants en permettant à certains territoires d'être administrés par des gouvernements étrangers ou des groupes de gouvernements étrangers. L'exemple qui est à la base de cette idée, c'est Hong Kong, en territoire chinois mais administré par les Britanniques de 1841 à 1997. Paul Romer appelle Hong Kong "the most succesful economic development program in human history". C'est le succès économique de Hong Kong qui a donné au gouvernement chinois l'idée des zones économiques spéciales (Z.E.S.), elles-mêmes à l'origine du formidable développement de la Chine dans les trente dernières années.
Bien sûr, Paul Romer n'envisage le transfert partiel de souveraineté que par consentement mutuel entre deux nations, et non par la force. C'est là que j'ai un problème.
Envisageons que le gouvernement d'une nation accepte de perdre la souveraineté sur un territoire. Pourquoi le ferait-il? Parce qu'il est convaincu que les nouvelles règles du jeu (les institutions) qui seront appliquées sur ce territoire seront un puissant facteur de développement. Si un gouvernement est persuadé que les institutions de son pays fonctionnent mal et que d'autres sont plus souhaitables, et s'il a le crédit politique pour confier un morceau de son territoire à un gouvernement étranger sans entraîner une révolte, alors il a le crédit politique pour changer lui-même les règles du jeu, non? Pourquoi faire appel à une nation étrangère?
En fait, Paul Romer met ici le doigt sur un problème dont on va de plus en plus entendre parler (si la crise, le réchauffement climatique ou la grippe porcine ne nous anéantissent pas tous) au fur et à mesure que certains pays de l'ancien tiers monde se développeront tandis que d'autres resteront très pauvres: la légitimité d'une nouvelle forme de colonisation, car c'est bien de cela qu'il s'agit (même si Romer ne prononce pas une fois le mot.) Avant de s'offusquer devant cette idée, il faut se poser clairement la question: pourquoi n'est-ce pas souhaitable?
Plus certains anciens P.V.D. se développent, plus le mal-développement d'autres parties du monde (particulièrement en Afrique) nous apparaît intolérable et injuste. Si l'on ne croit ni aux théories racistes, ni à l'idée que la pauvreté de certaines parties du monde est directement liée à la richesse des autres parties, il semble évident que le sous-développement est lié à des facteurs de type institutionnels (la violence et la guerre, la corruption, etc.)
Le problème, c'est que pour fonctionner, les institutions doivent être acceptées politiquement et socialement. Le problème, c'est qu'elles ne sont que rarement transposables telles quelles d'une partie du monde à une autre. L'intervention internationale s'avère dans bien des cas contre productive (que ce soit l'aide au développement ou les opérations de maintien de la paix.)
Mais la vision naturaliste du développement institutionnel (il faut attendre que les pays trouvent leurs propres solutions institutionnelles) pose également un problème moral, comme le souligne Paul Romer à la fin de son intervention. Combien de temps faudra-t-il attendre? 50 ans? 100 ans? 1000 ans? Et combien de personnes mourront de mort tragique en attendant?
Bon. Je ne vois vraiment pas comment le projet de Paul Romer pourrait être appliqué concrètement (vous imaginez la France accepter de prêter le Limousin aux Etats-Unis pour une durée d'un siècle?) Sa "théorie de l'histoire" est cependant intellectuellement très stimulante (et c'est un bon exemple de la manière dont les économistes pensent l'histoire sur le long terme.) Donc si vous avez le temps, je vous conseille de regarder la vidéo.
Ou pas.



