Il aura fallu ça pour me sortir de ma torpeur, mais aargh, aargh, aargh! cette interview d'Immanuel Wallerstein dans Le Monde, c'est juste aaargh!
Depuis au moins le XIXe siècle, à chaque crise économique, c'est la même chose: les prophètes se bousculent au portillon pour prédire la fin du capitalisme. De manière générale, plus quelqu'un vous raconte avec précision ce qui va se passer dans l'avenir, plus vous devez ignorer ce qu'il vous raconte. Les sciences sociales ont plein de vertus, mais elles n'ont pas celle de prédire le futur. Alors évidemment, les périodes de crise sont d'autant plus propices aux prophéties des futurologues (on est en train de vivre une crise financière sans précédent, évidemment que les choses vont être différentes demain.)
Je ne sais pas combien de gens ont prédit la fin du capitalisme depuis que le mot existe (milieu du XIXe siècle?), mais je vois (au moins) Marx et Schumpeter, avec deux scénarios assez différents. Un livre qui recenserait tous les scénarios de la fin du capitalisme écrits depuis Marx serait assez intéressants. Marx et Schumpeter se sont tous les deux plantés, mais ils ont tous les deux eu des intuitions assez géniales. J'ai moins de respect pour la prophétie de Wallerstein.
Le problème principal de ceux qui annoncent la fin du capitalisme, c'est que ce n'est pas un concept clairement défini. Ceux qui prédisent sa fin ne semblent même pas se poser la question: mais qu'est-ce que c'est au juste le capitalisme? Qu'est-ce qu'ils entendent par là? La propriété privée? Le crédit? La production industrielle? L'antithèse du communisme, réel ou rêvé?
Moi je crois que le capitalisme, et bien ça n'existe pas vraiment. Je n'ai jamais compris à quelle date il fallait situer son émergence dans l'histoire. Certains disent: dès le développement de la banque italienne au XIIe siècle, d'autres qu'il faut attendre la révolution industrielle et le développement du travail salarié. Si on se contente d'une définition basique qui tourne autour de l'idée de crédit, le capitalisme commercial apparaît très peu après l'invention de l'argent en Grèce, au VIe siècle avant J.-C. (un banquier prête de l'argent à un armateur contre un partie du revenu de l'expédition commerciale.)
Cette manière de saucissonner l'histoire en grande périodes aux frontières figées, en grands systèmes qui chuteraient pour être remplacés par d'autres est digne du XIXe siècle. Les sciences sociales sont aujourd'hui capable de faire mieux que ça (et moins séduisant aussi peut-être -c'est peut-être là qu'est le problème... c'est tellement bandant de parler de "l'effondrement du capitalisme.")
Et Kondratieff qu'on nous ressort encore! j'ai beaucoup de respect pour Kondratieff, mais l'existence de ses phases a quand même été largement remise en cause tout au long du XXe siècle. Je ne suis pas sur que faire appel à Kondratieff soit la meilleure manière de rendre compte de la crise des années 1970, qui est quand même assez unique dans l'histoire. Quant à Schumpeter, il a inventé un certain nombre de concepts essentiels (rôle de l'innovation, rôle de l'entrepreneur), mais sa théorie des business cycles est vraiment loin d'être convaincante. La troisième référence est Braudel qui, je suis d'accord, est un monument, mais ça n'est pas anodin que la référence la plus récente de Wallerstein date des années 1960 (je ne dis pas que tout ce qui est récent est bon, mais pour un chercheur en sciences sociales, se tenir au courant des travaux récents de ses collègues, c'est quand même assez essentiel, et la plus grande part du boulot.)
Et cette manière de personnaliser le "capitalisme" comme une espèce de monstre tentaculaire. "Le capitalisme est omnivore, il capte le profit là où...", "il ne se contente pas...", "il a encore essayé de le faire..." Au fond, pour Wallerstein, comme pour tant d'autre, il existe un principe mauvais à l'œuvre dans l'histoire (le capitalisme en l'occurrence), principe qu'il conviendrait d'extraire de nos sociétés pour les guérir de tous leurs maux (c'est du moins ce qui émane de cet article.)
Et aussi: "le rattrapage économique de l'Asie de l'Est, de l'Inde, de l'Amérique latine, constitue un défi insurmontable pour "l'économie-monde" créée par l'Occident." Donc le capitalisme "de type anglo saxon", "néolibéral", ce que vous voudrez, des 30 dernières années, c'est mal, et ça n'a certainement rien à voir avec le rattrapage d'un certains nombre de pays du tiers monde. Noooon, ces pays se sont développés contre le capitalisme occidental et constituent une menace pour lui. Ben voyons.
On ne parle jamais d'histoire économique dans les publications grand public, et quand on en parle (généralement en période de crise), c'est pour nous resservir toujours les mêmes poncifs et les mêmes tableaux ultra vastes, tracés à coups de pinceaux grossiers. Aaargh!
Mais bon, si vous êtes, à juste titre, inquiets de ce qui se passe, mais surtout si vous avez soif de comprendre, la meilleure solution, c'est encore les petits gars d'éconoclastes et leur pédagogie en or massif.
PS: Et si l'histoire économique vous passionne, je recommande ce petit livre de John K. Galbraith sur la crise de 1929, très pédago, très bien écrit, très fun. Il a été publié pour la première fois en 1955, et il a été régulièrement réédité, à chaque crise financière en fait, et à chaque fois Galbraith réécrivait l'intro. Malheureusement, il est mort en 2006. Qui écrira l'intro de la nouvelle édition?

9 commentaires:
Bonjour
Il fallait donc, qu'Immanuel se vautre dans le bonheur pour vous sortir de votre torpeur ! Grâce à lui c'est sympa de vous retrouver et j'espère que vous y reprendrez goût : pour vous y remettre, nous vous avions taggué le 14 septembre, sans succès d'ailleurs.
A bientôt
Perso j'aime bien ce genre d'article : ça me fait bien rire et ça a un côté science fiction assez distrayant.
@Lolik: Merci! Pour la peine, je vous mets en lien sur LFE.
J'aime bcp votre dernier post sur la crise financière, notamment sur le rôle des bas taux d'intérêt américains. Ironiquement, ceux qui annoncent aujourd'hui avec un sourire en coin la chute du capitalisme sont souvent ceux qui hier se plaignaient de la politique de la BCE et voulaient des taux d'intérêt européens plus bas.
@Anonyme: perso, moi aussi j'aime bien ce genre d'article, ça permet de faire des posts à bon compte. Mais c'est de la Freudenschade (Schadenfreude?), alors j'en ai honte. Moi je trouve qu'on peut faire de la science fiction de meilleure qualité: cf Tyler Cowen qui imagine un scénario de désagrégation de l'eurozone, ici: http://www.marginalrevolution.com/marginalrevolution/2008/10/is-there-any-sc.html
Sympa le lien, d'autant que c'est une blogroll très très sélective ! :)
C'est énervant, je voulais consacrer ma chronique de ce soir sur franceCul (on y reçoit un représentant d'Attac) à une descente en règle de l'interview de Wallerstein, et voilà que je trouve la chose dite et déjà écrite avec les mêmes mots.
J'espère que ça ne sera pas trop pris comme un plagiat, mais je partage amplement.
Ca faisait longtemps que je n'étais pas venu sur LFE et je vois que je n'avais rien raté puisque tu n'as repris ta plume cybernétique que hier.
Je me disais bien que la crise financière + la LSE, ça allait t'inspirer.
Je trouve qu'il y a un questionnement fort intéressant dans ton article : qu'est-ce au juste que le capitalisme?
Parce que je n'arrive pas bien à voir ce que c'est.
- A part en système communiste, la propriété privée des moyens de production a à peu près toujours existé, même si, comme aujourd'hui, elle coexistait avec la propriété publique.
- La recherche du profit existait même à Byzance, c'est dire (cf. Syméon le Théologien, ça te dit qqchose).
- Le crédit bancaire a été inventé par les Grecs (ah, sacré Pasion).
Bref, toi qui es à la LSE, je pensais que tu pourrais m'expliquer ce que c'était que le capitalisme, je suis déçu.
@Charly : si je peux me permettre, on peut même faire remonter la première activité bancaire à 3500 avant JC à Uruk en Mésopotamie.
http://www.universalis.fr/encyclopedie/Z020238/NAISSANCE_DE_LA_BANQUE.htm
Pas trouvé de meilleur lien désolé.
@Versac: je suis honoré! et ça me donne un peu l'impression de faire de la radio (malheureusement, si j'ai un physique de dieu grec, j'ai une voix absolument hideuse, ce qu'on appelle dans la profession une voix à faire de la télé...) Si vous vous sentez coupable de plagiat par anticipation, vous pourrez me mettre en blogroll quand vous aurez recommencé à bloguer! (et bien sur, en échange, je vous mettrai dans ma blogroll ultra sélective, même si LFE a au maximum 6 ou 7 lecteurs -peut-être plus grâce à Lolik?)
@Charly: désolé...
@Thomas: je ne savais pas que la banque remontait aussi loin! Mais si je comprends bien, c'est une banque sans monnaie: on prête du grain... Je vois mal comment ça peut être soutenable, mais pourquoi pas?
@Zino zince : pas forcément intenable si on adopte une définition assez large de la monnaie. Par exemple la monnaie n'est pas forcément métallique.
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