Vers 9 ans, j’ai eu mon premier argent de poche. Mes parents n’étaient pas très pour, mais ils ont fini par céder sous la pression exercée par ma sœur et moi-même (mon frère étant encore un peu jeune.) Je recevais 10 francs par semaine. Avec j'achetais des vignettes Panini. Pour moi, posséder de l'argent, c'était surtout un passeport pour le monde des grands. On me donnait une responsabilité, un budget à gérer. On voulait m’apprendre la valeur des choses. Je n’ai jamais vraiment compris la valeur des choses et je ne sais toujours pas gérer un budget, pas plus que je n'ai le sens des responsabilités. De l’argent, la fonction symbolique m’importait plus que la valeur d’échange. Ce dont j’avais réellement besoin, des vêtements, de la nourriture, mes parents me le fournissaient. Ce qui était superflus, on me l’offrait pour mon anniversaire ou pour Noël. Sauf les vignettes Panini.Ma première confrontation aux lois du marché date pourtant de quelques années auparavant. A l'école, dans la cour de récré, on jouait aux billes. Il y avait les agathes, les oeils de chat, les billes de plomb, les billes de terre, les calots (de grosses billes), les boulards (de gros calots), les billes chinoises (des billes plates) et les calines. Les calines, de minuscules billes, étaient très appréciées. Si c'était son aspect viril qui plaisait dans le calot ou le boulard, la tendresse seule nous poussait à échanger parfois plus de deux billes ordinaires contre ces billes si frêles.
Car il existait deux moyens légitimes d'acquérir de nouvelles billes (si on excepte l'achat pur et simple dans une boutique) : le premier, le plus classique, consistait à les jouer. Tout le monde connait la règle du jeu : celui qui frappe avec sa bille la bille de l'autre en premier repart avec les deux billes. Il y avait aussi un jeu plus complexe avec plusieurs billes et un trou, mais je n'y jouais presque jamais et j'en ai oublié les règles. Le second moyen était l'échange. En effet, comme on ne pouvait pas (pour des raisons d'équité) jouer une bille ordinaire contre un calot, un calot contre une chinoise ou un boulard contre une caline, il était possible d'échanger avec ses copains une bille d'un certain type contre une bille d'un autre type, à des taux variables. Ce qui déterminait les taux de change, c'était un mélange de pratiques institutionnelles (certains taux étaient plus ou moins fixés par consentement tacite entre les différents acteurs) et de lois du marché. La première fois qu'un de nos petits camarades apporta des billes chinoises dans la cour de récré, il lui fut possible de les échanger contre deux, parfois trois billes. Puis, les chinoises inondant peu à peu le marché, elles ne valurent bientôt plus grand chose, jusqu'à ce qu'il faille donner plusieurs billes chinoises pour une bille normale.
Il existait donc un véritable marché des billes, dont les cours variaient en fonction de l'offre et de la demande. A qui savait jouer sur ces variations, des possibilités non négligeables de profit s'offraient. Une fois qu'on avait découvert ça, il devenait beaucoup plus passionnant de négocier âprement un échange de billes que de jouer. Le fin du fin, l'opération spéculative de cour de récréation la plus hardie, fut menée par mon frère et moi-même. Certaines billes me plaisaient plus que les autres. Je les avais intitulées Habsbourg (déjà prédestiné à devenir historien?) et j'avais séparé la dynastie en deux branches : les billes jaunes et vertes étaient les Habsbourg d'Espagne, les jaunes et rouges les Habsbourg d'Autriche (ce qui est complètement incohérent si on considère les couleurs du drapeau espagnol...) Je pratiquais alors une politique d'accumulation forcenée, échangeant toutes les billes en ma possession (au taux ordinaire d'une bille pour une bille) contre les billes sur lesquelles j'avais jeté mon dévolu. Accaparant toutes les billes de la même famille, j'avais réussi à créer un manque, et donc une demande forte sur le marché. A cela s'ajouta le travail de marketing de mon frère, quelques classes au dessous de moi, qui parcourait la cour en faisant la promotion de la bille impériale. La Habsbourg, autrefois bille ordinaire, se mit à valoir plus que les autres, et nous engrangeâmes, en mettant soudainement nos billes sur le marché, de substantiels profits, constituant un respectable stock de billes.
Puis la mode changea. Bientôt plus personne ne joua plus aux billes. Les "pogs", ces immondes bouts de carton ronds, envahirent la cour de récré. Nos billes ne valaient plus rien. Nous avons légué plus tard notre stock à nos cousines. Sic transit gloria mundi.
Bon... peut-être ai-je un peu exagéré deux ou trois détails. Peut-être n'étais-je pas ce Jérôme Kerviel en culottes courtes. Peut-être n'ai-je pas vraiment monté cette opération spéculative d'envergure. Ce qui me chiffone, c'est que dans mon souvenir, mon frère est mon associé. Or comme il a trois ans de moins que moi, les enfants d'âges différents jouant rarement ensemble dans la cour de récré, nous agissions sur deux marchés aux billes séparés. On pourrait nous imaginer, véritables petits arbitragistes, jouant sur les différences de taux de change existant entre plusieurs marchés, mais ça devient de moins en moins vraisemblable.
Alors peut-être que cette histoire a été entièrement reconstruite à partir de souvenirs éparts, et peut-être que la seule chose vraie là-dedans, c'est que quans j'étais petit, ben... je jouais aux billes.

1 commentaires:
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